Dans les années 1970, parmi une génération qui s'était révoltée contre les chaînes et avait épousé la liberté, sortirent Yahya et Mohammed : deux jeunes Marocains issus de mondes opposés, qui se rencontrèrent sur une terre lointaine, dans un pays qui ne connaît ni le sens de la liberté ni la dignité de l'homme.
Yahya, fils d'un village reculé du Sud, rêvait de travailler pour sauver sa famille des griffes de la pauvreté. Mohammed, lui, fils d'une famille aisée de Marrakech, intellectuel parti en quête des racines de l'extrémisme religieux sous le couvert d'un contrat de travail officiel. Le destin voulut qu'un même voyage les unisse, pour qu'ils se heurtent au mur du réel et à un système qui transforme l'étranger en serviteur docile dans un désert sans ombre.
1
L'adieu — d'Essaouira, le voyage commença
Le soleil couchant fondait derrière l'île d'Essaouira comme un morceau de feu rouge s'éteignant dans la poitrine de la mer. Le ciel tournait à la couleur du sang vif, comme une plaie ouverte saignant lentement à l'horizon lointain. Dans l'autocar délabré, Yahya fixait la dernière image de sa ville comme s'il voulait l'emprisonner dans ses yeux avant qu'elle ne disparaisse à jamais.
Il soupira et se dit en lui-même : « Adieu ma ville… peut-être reviendrai-je, peut-être partirai-je sans retour. » L'autocar tanguait comme une vieille femme épuisée. Sur les visages, les traits d'une longue attente : un jeune homme rêvant de travail, une jeune fille serrant une valise neuve, un homme faisant ses adieux à toute une vie.
2
Casablanca — la villa « California » et son faste
Au matin du mercredi, la délégation de voyageurs se rassembla devant une élégante villa dans le quartier « California » de Casablanca. Le lieu débordait d'opulence, ne leur ressemblait en rien — comme s'ils étaient descendus sur une autre planète. Là, Yahya aperçut un groupe de jeunes filles à peine fleuries, expédiées comme « femmes de ménage » ; il sentit ces mots comme une gifle du destin, à laquelle on ne peut échapper.
Ils montèrent dans le bus de l'aéroport, où l'assistant collectait les passeports à la hâte, les traitant comme des papiers n'appartenant à aucun humain.
3
Le premier choc — l'aéroport de la Péninsule
Après six heures de ciel, le commandant annonça : « La température extérieure est de quarante-deux degrés. » Yahya ferma les yeux ; il sentit que ce voyage n'était pas un simple déplacement, mais le début d'un long procès de ses rêves : tiendraient-ils, ou se dissoudraient-ils comme s'étaient dissous les fils du crépuscule dans le ciel d'Essaouira ?
À la porte de sortie, le vent brûlant du désert gifla Yahya ; un agent de sécurité du Golfe s'avança et collecta les passeports des voyageurs avec une aisance déconcertante, comme si la chose allait de soi. Yahya se retrouva soudain prisonnier — d'une prison qu'il avait lui-même choisie.
4
L'Hôtel du Yéménite — « Nous sommes les esclaves du Kafîl »
La voiture s'arrêta devant un bâtiment brun défraîchi : « l'Hôtel du Yéménite ». L'hôtel était une prison sans barreaux ; deux semaines que Yahya et Mohammed passèrent en résidence forcée, leurs passeports retenus par la direction.
Un vieil employé indien remarqua leur état, et dit avec un sourire triste : « Mes enfants, je connais bien ce pays. Ici, il n'y a ni liberté ni rêves — ici, c'est une grande prison. Quand le tampon d'entrée se pose sur ton passeport, c'est comme un verdict judiciaire qui te désigne propriété du Kafîl jusqu'à nouvel ordre. »
Mohammed s'écria, stupéfait, qu'il y avait pourtant des lois. L'Indien rit avec amertume : « Quelles lois ? Il y a des lois à plusieurs étages : les étrangers des grandes puissances vivent en hommes libres, mais nous… nous sommes les esclaves du Kafîl. »
Mohammed se prit la tête dans les mains, les yeux perdus entre la certitude et le déni, tandis que Yahya tentait de s'accrocher à un fil ténu d'espoir, avant que l'enfer du réel ne les engloutît.